Monde Hostile(1)
[...Continuez sur pages5,6,7& FIN]
Bonjour, comme cette histoire est longue de 8 pages, nous avons divisé en deux. vous avez le choix de lire
pages1-page4 avant de continuer sur Pages5-Fin ou bien vous pouvez directement aller aux pages finales. Bonne lecture.
Nous felicitons en passant le Docteur Djiddji Ali Sougoudi pour cette histoire interessante.
.
Papa n’est pas là, il est parti au milieu de la nuit. Il est parti à l’anglaise. Ma mère, la tête entre les paumes, est plongée dans une tristesse dont je n’arrive pas à saisir la raison. Pourtant, la veille, tout était calme et mes parents, souriants, se préparaient le thé sous la tente. Leur causerie était riche, ponctuée d’éclats de rire et de tapes dans les mains. Lorsque je fis irruption sous la tente, revenant des pâturages, ils me gratifièrent de larges sourires. Ma mère me donna une poignée des dattes mielleuses. Mon père ne me manqua pas de gentillesse, il caressa mes cheveux en bataille et me glissa entre les paumes des morceaux de fromage à base de lait de chamelle. Mon cadet, un garçon d’habitude geignard, jouait sagement avec deux pierres informes, trouvailles de sa quête permanente de jouets. La théière crachotait sur les braises, épandant une odeur de sucre brûlé. Un pan de la tente était soulevé, pour permettre à l’air de circuler et activer la braisière.
Ce matin, le climat de la veille semble ne plus exister. Je sens aussi l’inquiétude
effleurer ma peau, surtout lorsque j’observe l’attitude peu commune de ma mère. Il arrive que
mon père s’absente et il le fait souvent. Lors de ses précédents voyages, j'étais toujours au
courant quelques jours auparavant.
– Maman, où est parti Papa ? demandè-je à ma mère.
– Il va revenir. Prends ton petit-déjeuner et ramène les dromadaires aux pâturages me répond-elle, l'air mélancolique, le menton soutenu par le talon de sa main droite, l’autre étant occupée à tracer des sillons sur le sol meuble.
Ma mère s’appelle Fouda. C’est une femme courte, frêle et agile. Elle est peu loquace, parfois autoritaire à mon égard, sans être radine en affection. Dès qu’elle me voit de retour des pâturages, elle m’éclabousse d'un sourire qui laisse entrevoir des dents d’un blanc
éclatant, divinement loties dans des gencives bleuies par un tatouage fait par des mains expertes. Ma mère est trop prévenante. Avant chaque départ pour les pâturages, elle m’adresse mille conseils de prudence et certains, réitérés avec insistance, se répercutent en
écho sur mes tympans.
Une fois aux pâturages la journée paraît longue. Le soleil ne semble point se mouvoir pour basculer vers son lointain sépulcre du coucher. Des idées sombres trottinent dans ma tête, elles concernent l’absence inexpliquée de mon père et l’angoisse qui ronge ma mère.
Mon père s’appelle Marday. C’est un homme haut comme un cyprès, épaules larges, corps élancé. Son nez est long et solennel, ses cheveux tombent en boucles et cachent parfois ses oreilles. Il laisse rarement sa tête nue et porte toujours un turban ingénieusement enroulé
en dôme. Il aime bien mettre ses souliers pharaoniques, sortes de sandales qui laissent nu le dos du pied. Il est magnifique dans sa démarche aux allures de seigneur. C’est un seigneur du désert. Je suis fier de lui, imite tout ce qu’il fait et rêve de devenir comme lui. Lui aussi, il est fier de moi car chaque soir il me fait des compliments pour avoir bien gardé les bêtes. Quand j’étais petit, mon père me portait sur ses épaules et m’amenait partout où son activité d’éleveur le menait. Déjà il m’initiait aux durs labeurs du berger. Je ne suis pas son premier fils. Bien avant moi, naquirent mes trois aînés, tous morts : les deux garçons sous les dards des scorpions et la fille, écrasée par les pattes étalées en disque d’un dromadaire mâle en rut. Je naquis, il y a onze pluies et j’ai survécu à quatre piqûres de scorpion, à une morsure de solifuge ainsi qu’à la rougeole et à la varicelle. Mon père me nomma Toumaï, ce qui signifie
l’espoir. Je suis son espoir et il a toujours l’espoir de me voir grandir. Après moi, vint mon unique cadet qui a à peine deux saisons. Lui, il est l’espoir de ma mère qui choisit le nom d’Allafouza, ce qui signifie « Allah est secours ». Chez nous les Toubous, un nom n’est
jamais gratuit et pauvre en sens. Il doit signifier quelque chose ou porter un message ou une prière. Mes parents, eux qui ont vu mourir leurs premiers enfants, donnent une importance aux noms qui glorifient la survie et qui font appel à la protection de Dieu.
Dr. Djiddi Ali Sougoudi
Medecin.
Monde Hostile(2)
Assis à l’ombre d’un acacia, j’observe l’activité frénétique d’une guêpe autour d’une chenille. Tout à coup une pierre roule et vient percuter mes souliers. Je me retourne et surprends Orozi qui cherche à se cacher derrière un buisson. Orozi est le fils d’un lointain
cousin de mon père et il est de même âge que moi. C’est un enfant dodu, lourd dans ses mouvements mais prompt à se donner à n’importe jeu. Il a les yeux exorbités et je le taquinais en l’appelant « enfant aux yeux d’oeuf ». Ce qui le fâchait. Il abandonne le plus souvent la
garde de ses animaux et va à la rencontre d’autres bergers de son âge pour parler de tout et de rien. Aujourd’hui je suis sa cible.
– As-tu appris la nouvelle ? s’empresse-t-il de me demander.
– Laquelle ? lui demandè-je.
– Tu ne sais pas ? Tous les hommes en âge de porter une arme ont pris le maquis pour protester contre les abus que le Gouvernement nous inflige. Même mon père est parti et je le rejoindrai lorsque mon âge me le permettra. Et toi, ton père est là ?
– Oui, mon père est à la maison, mentè-je.
– Ton père est lâche. Il a peur de mourir ? se hasarde à dire Orozi.
Touché au vif, je bondis sur Orozi et m’empare du col de sa djellaba, lui ordonnant de
laisser mon père tranquille. Il s’excuse vite et évite ainsi d'encourir mes représailles.
D’ailleurs, il se sait peureux devant moi. Il finit par se taire et repart déçu, me trouvant peu
bavard.
Mon inquiétude grandit et l’idée de ne plus revoir mon père me hante. Des images
d’hommes qui tombent sous les balles envahissent ma tête et il m’est difficile de les chasser.
Mon père survivra-t-il ? Mourra-t-il ? Que deviendrons-nous s’il périt dans cette révolte ? Que
de questions taraudent mon esprit ! Je me surprends en train d’écraser de grosses larmes.
Le soleil se prépare, enfin, à regagner sa demeure du soir, montrant un disque rubescent. Je me lance derrière les dromadaires épars pour les rassembler et regagner le campement.
« Le berger parti aux pâturages n’apprendra la mort de sa mère qu’à son retour. »
(Proverbe Toubou)
De retour au campement, je parque le bétail dans l’enclos et me dirige à pas pressés vers
la tente familiale qui semble vide, blottie dans un silence éploré. Je m’approche, la tête
pétulante de questions. Ma mère est là en compagnie d’une de ses cousines, elle est mal en
point, elle se tord de douleurs et a de la peine à me reconnaître.
– Maman, que t’arrive-t-il ? questionnai-je bouleversé.
– Les hordes sauvages du Gouverneur sont passées à la maison et ont brutalisé ta maman, me répond Dakidé, la cousine de ma mère, le visage parcouru d'une traînée des larmes.
– Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ?
– Ils cherchent ton père.
– Où est parti mon père ?
– Au maquis. Pour se battre comme les autres hommes de notre ethnie.
La nuit est longue, agitée. Insomniaque, je reste au chevet de ma mère. Toute la nuit elle se tord de douleurs et vomit du sang. La haine me brûle l’estomac. Une haine viscérale contre celui qui a porté sa main rugueuse sur ma mère.
Dr. Djiddi Ali Sougoudi
Medecin.
Monde Hostile(3)
C’est un homme grand et robuste qui l’a malmenée. Il a asséné plusieurs coups à l’abdomen avec ses rangers, me renseigne encore ma tante, toujours en larmes.
L’aube prend le dessus sur la nuit. Je me lève pour traire une chamelle. À peine ai-je
attrapé le pis de l’animal qu’un cri perçant vient de la tente. Je me rue vers l’endroit et je
découvre que ma mère n’est plus de ce monde. Livide, les yeux révulsés, un sourire encore
évanescent au coin de la bouche, elle ne respire plus. Je suis aussi inconsolable que ma tante
qui assiste ma mère. Mon cadet, insouciant, dort encore, les poings fermés. Il ne sait même
pas que nous venons de perdre la charpente de notre vie. La source de notre vie sur cette terre.
Nous enterrons maman enveloppée dans un tissu de fortune à l’ombre d’un acacia, sans
autre repère. Je jette un dernier regard sur sa pauvre tombe sans stèle avant de rejoindre ma
tante pour défaire le bivouac et partir. Les Toubous ne restent jamais près d’une sépulture des
leurs, de peur de se fendre le coeur chaque nouveau matin.
Notre nouveau campement est à Nabar, une petite « bordj » sableuse au creux d’un
chaos de rocailles. En dehors de quelques acacias et savonniers aux ombres clémentes, tout,
autour, n’est que minéral figé. C’est la terre de ma tante Dakidé. Là, l’eau abonde mais les
pâturages sont rares. Chaque matin, je parcours plusieurs kilomètres avant de trouver des
touffes de hads (herbes) utiles aux bêtes. Je reviens tard dans la nuit et je reprends le même
périple le lendemain. La précédente zone de pâturages, Ounou, est le pays des ergs et des
hamadas mais aussi la terre des grands espaces libres où l’harmattan règne en maître, levant
des tourbillons. J’ai aimé Ounou, mais depuis qu’il est devenu le lieu de ma séparation avec
mes parents, mon coeur ne le porte plus. Les belles nuits étoilées durant lesquelles je jouais au
horko (jeu d’équipe se faisant à cloche-pied) avec les autres bergers, me sont déjà un lointain
souvenir. Tous mes souvenirs ne sont que des voiles sombres d’où n’émergent que des détails
tristes, entre autres le décès de ma mère. Ma mère n’est plus. Elle n’est plus qu’un corps
enseveli sous un tumulus de terre. Ounou est la terre qui avala ma mère. C’est une terre
haïssable.
La cousine de ma mère, Dakidé, est une femme calme et affectueuse. Elle ne lève
jamais le ton et ses ordres sont à peine mimés. Son regard reflète la bonté. C’est une dame
courte comme ma mère, un peu potelée. Elle est plus âgée que ma mère mais elle n’a jamais
eu d’enfants. Plusieurs fois mariée et divorcée, elle trouve en nous ses propres enfants que le
destin lui a longtemps refusés. Prudente comme ma mère, elle ne tarit pas de me mettre en
garde contre les imprévus de la vie. Je trouve en elle le duplicata de ma mère. Mon cadet
Allafouza se lie vite à elle et la confond avec Maman. Elle le porte sur les reins et l’emmène
dans ses moindres déplacements, le berçant de sa démarche lente et rassurante.
Un soir je rentre tout las des pâturages et après le dîner, je sombre dans un profond
sommeil. Comme dans un rêve, la voix de mon père me parvient et je me lève en sursaut. Il
est là, majestueux, sanglé d’une large ceinture parsemée de balles, fusil en bandoulière. Je me
jette dans ses bras et me mets à sangloter. Ses mains devenues rugueuses caressent mes
cheveux en broussaille. Il me susurre à l’oreille :
– Un homme ne pleure pas. Tu es un homme.
Je ravale mes larmes, blotti au creux de son épaule. Subitement il se lève, se détache de
moi et va à l’écart avec ma tante. Quelques consignes et il s’éclipse, se fondant dans le noir
comme un fauve. En milieu nomade, les retrouvailles sont fortuites et les séparations subites.
Une fois de plus mon géniteur ne se prononce pas sur ce qu’il fait. Je l’ai compris. Le temps
est compté, sa base arrière est loin et la nuit est courte.
« De nombreuses fois j’ai crié dans mon coeur parce que je n’ose pas hurler à voix haute.»
(Fille de 14 ans, enfant soldat de Sierra Leone)
Dr. Djiddi Ali Sougoudi
Medecin.
Monde Hostile(4)
Je ne suis pas le seul captif des gouvernementaux. De nombreux jeunes de mon âge sont
arrachés de leurs familles et parqués comme des bêtes dans une vallée à l’accès unique. Tout
autour ce ne sont que pentes abruptes d’un monde inorganique. Pelotonnés les uns contre les
autres comme des scarabées dans une crevasse, nous nous protégeons ainsi du froid. La nuit a
été rude et le froid nous pique sur les doigts. Nos mâchoires grelottent sans cesse.
Leurs yeux de braise braqués sur nous, nos gardiens font des va-et-vient, les doigts dans
les gâchettes, prêts à faire feu au moindre mouvement de fuite.
Le matin où je fus embastillé, je venais juste de quitter le campement où ma tante pilait
le creps, le riz sauvage de chez nous, alors que Allafouza jouait avec une courge que je lui
avais amenée la veille. À peine fus-je arrivé aux pâturages qu’un engin de guerre empli
d’hommes en armes me surprit, semant la panique parmi les dromadaires. Des colosses en
descendirent et me braquèrent de leurs armes. Pétrifié et cloué comme un pieu, je ne pus me
mouvoir. L’un d’eux m’arracha du sol en me tenant par le col de mon boubou et me jeta au
fond de la caisse qui les transportait. Je fus écrasé par leurs bottes tout le long du trajet
ponctué de nombreux arrêts durant lesquels d’autres jeunes bergers étaient arrachés de
derrière leur bétail. Les uns étaient bâillonnés pour leur pleurs incessants et d’autres battus à
mort pour leur refus de rester dans le caisson à quatre roues. Je n’avais qu’une idée en tête :
ils nous tueront en représailles de la rébellion de nos parents.
Les enfants arrivent par petits groupes et gonflent notre nombre. En quelques jours nous
sommes environ trois cents gosses arrachés de leurs familles et rassemblés dans la vallée de
Maya-Wini. Cette vallée est une véritable forteresse naturelle aux allures de prison. Nos
geôliers ne tarissent pas d’éloge à l’égard de ce trou aux pentes abruptes. Ils le baptisent avec
dérision « le salon d’Allah.»
La vie à Maya-Wini est un enfer, par sa chaleur torride du jour et son froid glacial de la
nuit. La faim nous tenaille le ventre. Certains enfants mourant de faim parviennent à peine à
se tenir debout. D’autres, efflanqués comme des bêtes assoiffées, restent les yeux rivés vers
l’entrée, en quête d’une providentielle ration alimentaire. Quelques captifs ont encore le
courage de causer, en petits groupes. Ils s’échangent des nouvelles dont certaines sont
alarmistes. J’apprends que les militaires déciment nos troupeaux et violent les femmes. Mes
pensées s’envolent vers les miens : ma tante, mon petit-frère et le troupeau.
Un matin nous recevons la visite surprise d’un homme trapu, bardé de mille couleurs
sur les épaules. Il s’appelle « Le Chef ». Sa face est bouffie, son front proéminent, les yeux
perdus dans des bourrelets profonds et injectés de sang. Sa voix est rocailleuse, entrecoupée
de pauses et d’inopportunes hésitations. Il nous traverse de long en large, passant ses lourdes
pattes de bête sauvage sur les maigrelettes jambes de certains enfants qui se tordent aussitôt
de douleur. De temps à autre il s’esclaffe bruyamment, se tenant les reins et dansotant tel un
baobab agité par des forces obscures. Il se promène longtemps parmi nous, s’adressant à ses
hommes dans un dialecte fait de claquements et de succions. Comme pris d’un brusque
mouvement de panique, il se lance vers la sortie de la grotte et disparaît derrière le flanc de la
montagne, traînant derrière lui en file désordonnée sa garde prétorienne, une dizaine
d’hommes rondouillards et potelés.
Quelques instants plus tard, des bois de chauffe sont apportés en grande quantité, suivis
de deux dromadaires que nos gardes égorgent sous nos regards. Le sang gicle de leurs
carotides, aussitôt absorbé par le sable, goulu. Les animaux meurent en tressaillant, aspirant
l’air par leurs trachées sectionnées.
Des morceaux de fût sont entassés sur le feu et des quartiers de viande cuisent sur les
braises. L’odeur carnée chauffée au feu aiguise notre appétence.
[...Continuez sur pages5,6,7& FIN]
Dr. Djiddi Ali Sougoudi
Medecin.