Dr Djiddi Ali Sougoudi raconte son enfance dans les sables
Le Docteur et écrivain tchadien est auteur de: «Les sanglots de mon éden de l’Ennedi: une enfance des sables»
Pourquoi avoir décidé de devenir médecin et pas ingénieur avec le cursus que vous avez choisi?
Honnêtement et dès l’enfance, je ne pensais qu’à être médecin. Les vœux exprimés dans l’innocence de l’enfance s’exaucent inéluctablement et les prières d’un gosse sont vite acceptées. Je me souviens avoir décrit mon futur métier lors d’un devoir de rédaction en classe de 3° au Lycée Sacré-Cœur, avec notre prof de Français M. Kayaba et j’ai eu la meilleure note en décrivant une journée d’un médecin. Au même devoir, un ami de table, voulant être rebelle de métier (rire) a donné les raisons qui peuvent le pousser et comment conduire sa révolte. Ce mec est devenu….tenez-vous bien… un chef-rebelle dans le Lac pour un laps de temps. Mon grand-père maternel fut infirmier indigène depuis 1936, mon oncle maternelle, médecin depuis les années 80 et mon cousin paternel également médecin. Dans la famille il y a une haute perception du métier de médecin qui est magnifié. Oui, j’aurais pu devenir ingénieur mais je n‘avais que pour ambition de devenir Médecin et j’y suis parvenu le 08 Mai 2008 en décrochant mon doctorat de Médecine avec la plus haute distinction et major de la 9°promotion de la FACSS de L’université de N’Djamena.
Comment avez-vous fait pour vous retrouver au Sénégal et pas dans un hôpital tchadien?
Après mon doctorat de Médecine, j’ai été affecté comme médecin stagiaire à Fada dans l’Ennedi où tout manquait: cadre d’encadrement d’un jeune médecin, personnels compétents, moyens logistiques…J’ai trimé pendant 15mois dans ce milieu qui ne m’est pourtant pas étranger pour y être né! Ce fut aussi le moment où je me suis senti le plus utile pour des gens qui n’ont aucun accès à une véritable science médicale. Une population abandonnée aux mains des agents de santé qui se comportent comme de seigneurs et vrais disciples d’Hippocrate avec toutes les lacunes et insuffisances du monde. Comme j’étais major de ma promotion, je devais normalement bénéficier de la première bourse disponible pour ma spécialisation mais hélas j’ai récolté plutôt une forme de punition et envoyé dans l’immensité désertique de l’Ennedi. Une sorte de campagne dans le néant du désert au milieu des hommes aux regards faunesques qui confondent médecins et médicastres, infirmiers et garçons de salles, sages-femmes et matrones. J’ai fini par tourner le dos à l’abrutissement qui se profilait à l’horizon pour aller me spécialiser à Dakar avec mes moyens et ressources de parents. Je suis actuellement en deuxième année de Maladies infectieuses et tropicales au CHU de Fann de Dakar. Je prépare alors un C.E.S (Certificat d’étude spéciale) en infectiologie (maladies infectieuses et tropicales) avant d’aller servir mon pays.
Expliquez-nous comment est né cet amour de lettres?
Très jeune, dès le CP1 à l’école de Bololo, mon maître Kanogo Jean, a remarqué que je faisais la lecture aisément et il m’a propulsé «chef de lecture». Comme je ne dispose pas de livre de lecture (c’était en 1985), je lisais les affiches et panneaux publicitaires portant des écritures, les morceaux de journaux qui trainaient, les vieux cahiers de mes cousins plus grands que moi et ainsi je rencontrai de mots nouveaux…. Comme le mot «Boeing», par exemple, que j’avais rencontré vers fin-CP1. Entre copains de même niveau nous faisions la concurrence de «mots nouveaux». Plus tard j’avais eu plus de chance en accédant par mon initiative personnelle au très sélectif lycée Sacré-Cœur où le livre «BLED 1 et 2» était obligatoire. En sixième et cinquième c’était mon livre de chevet. L’usage de ce livre m’a donné les premiers rudiments du français écrit. Au fil des ans, j’ai pu être très éloquent aussi bien en français écrit qu’en oral. Au lycée Sacré-Cœur, j’ai commencé à écrire des Nouvelles, des poèmes. Le déclic d’écrire m’est venu quand des amis vivant hors du Tchad m’ont exprimé leur émerveillement en lisant mes courriers et lettres envoyés par la poste. Alors j’ai eu confiance en moi et je me suis mis à participer à des concours de Nouvelles. Mon premier prix de littérature fut en 2000 lors du concours des Nouvelles dont le titre est: « Tchadiennes, tchadiens de l’an 2000». A ce concours, j’ai raflé la mise, le premier prix, devant quelques grands noms de la presse écrite tchadienne (Michael Didama, Arnaud, Patrick Godbaye, Mini-Mini Médard etc…)
Celle là et les autres récompenses vous ont toujours galvanisés?
Dans les concours littéraires, ce qu’on gagne comme récompense a rarement une grande valeur financière ou matérielle mais seulement et souvent une reconnaissance de vos aptitudes de futur écrivain. Oui, j’ai remarqué que de nombreux tchadiens dont des parents s’empressaient de me demander le montant de ce que je gagne quand je devenais lauréat d’un concours. C’est absurde, car mon objectif premier est d’exprimer un talent tapi en moi, celui de pouvoir produire des œuvres littéraires. En outre écrire est un acte de communication, un acte d’Amour, un acte de découverte… Voilà les valeurs qui me poussent à écrire. «Seuls les imparfaits qui regardent plus au don qu’aux donateur», donc je ne regarde pas la conséquence pécuniaire de mes écrits mais plutôt la satisfaction personnelle d’avoir écrit et d’être lu. Deux choses qui me tiennent à cœur et me donnent de l’ardeur.
Comment est-ce que les autres regardent un Docteur qui fait de la littérature sans écrire des livres scientifiques?
Rassurez-vous, je ne m’intéresse pas à ce que disent les autres sur ma personne ou sur mes goûts! Comme disait mon cousin Choua Dadi, décédé aujourd’hui, « il y a toujours de gens qui ignorent leurs propres occupations dans la société mais qui croient définir l’occupation de l’autrui.» La science et la littérature ne sont que complémentaires et il est quasi mensonger de dire: «je suis bien en maths ou en science mais pas en français…» Car pour bien faire la science, même celle médicale, il faut avoir la maîtrise, donc du respect, de la langue dans laquelle s’exerce cette science. Michael Crichton a écrit en 4ème année de Médecine son premier roman intitulé Extrême Urgence qui lui a permis de parachever ses études médicales dans de beaux draps car ce fut un best-seller. Saydou Badian qui a écrit Sous l’orage, un livre au programme scolaire du Tchad, est un médecin. Je peux vous citer mille et un exemples de médecins-écrivains. Je vous avoue que la médecine vous apprend les humeurs, les émotions, les scènes qui nourrissent une œuvre littéraire. La médecine est une discipline qui regorge des termes, des mots, bref un vocabulaire foisonnant pour construire la charpente d’un roman. Puis-je dire qu’être médecin, c’est être écrivain, potentiellement!
Comment est-ce que dans le Tchad, vous avez vécu, les années sans crépitements d’armes?
Je suis le fruit de l’école tchadienne, je suis né et grandi au Tchad, j’ai étudié du primaire à l’université au Tchad. J’ai vécu, enfant, plusieurs escarmouches entre les FANT et les FAP à Kalait au milieu des années 80. J’ai vécu les événements de 13Avril 2006 ainsi que ceux de 2 février 2008 à Ndjamena… Qui mieux que moi connait les affres et les aléas liés aux conflits de guerre? Ces crépitements d’armes sont les pires héritages légués à nous, les jeunes, par nos aînés. Je vois encore de vieux gnous belliqueux entrainer des jeunes dans des aventures de guerre et de guérilla. Le moindre différend se règle à coup de couteau sinon de canon et c’est le propre de peuples qui sont iniques envers eux-mêmes et entre eux. S’il existe une méthode ou discipline chirurgicale pour extirper le démon de la guerre du cœur du tchadien, j’aurai été adepte de cette spécialité. J’ai horreur des guerres, surtout fratricides d’un pays, qui créent plus d’injustices qu’elles ne les résolvent. Le tchadien n’aime pas la «hogora» (mot arabe signifiant exactions répétées qui poussent à la révolte) et a tendance à tout résoudre dans la violence.
Ecrire est-il un exutoire voire un médicament?
Les deux à la fois mais surtout un exutoire! C’est un exutoire car c’est une voie qui permet à l’écrivain de soulever la soupape et faire extruder le surplus d’idées, de sentiments qui sommeillent en lui. Je le répète, écrire est un acte de communication et d’Amour du prochain à qui l’on tend, non pas un pain ou une friandise, mais un repas qui a toute l’allure d’un enseignement ou d’une confidence. Ecrire, c’est parfois crever l’abcès, donc guérir. C’est aussi une occasion de remuer le couteau dans les vieilles plaies pour ressusciter une nouvelle acné d’un malaise social ou historique….Ecrire, c’est la seule façon licite de panser les meurtrissures en les ravivant ou en leur faisant une exérèse. Ecrire, c’est magnifier la nature, l’être humain, le cosmos et c’est une forme de croyance en Dieu, en soi, aux grandes valeurs humaines. Ecrire est un don divin!
A quand le prochain livre et sur quoi portera-t-il?
Je n’aime pas trop les délais et je suis trop souvent un partisan de la procrastination. Oui, je remets souvent à demain ce que je peux faire à l’instant. Ce qui m’est un défaut imparable. Mais j’ai beaucoup de choses à dire, à écrire, à partager. Mes prochains thèmes de livre seront surement: sur les mines anti personnelles, sur la vie nomade et surtout sur la naissance et la survie d’un clan du B.E.T dont je tais le nom! La pénétration coloniale au BET et la réaction des peuples autochtones feront aussi l’objet de mes projets d’écriture.
Quand vous pensez au Tchad, qu’est-ce qui vous réjouis davantage?
Trop peu de choses me réjouissent dans les pratiques quotidiennes et les comportements de tchadiens. Seuls les rendez-vous de saisons pluvieuses et leur verdure, la beauté de certaines régions me donnent un baume au cœur. Je me réjouis aussi des efforts faits par la population rurale qui, bien qu’elle tire le diable par la queue, s’active comme une meute de fourmis pour survivre. La ruralité est un mode de vie séculaire qui se contente de peu et je suis fier d’être né de ce monde.
Ce qui vous fâche un peu plus?
Tous ces vices assez courants dans mon pays et qui sont devenus des «valeurs»: népotisme, détournements de deniers publics et son corollaire d’impunité, la promotion des médiocres au détriment des excellents, la corruption ambiante, la tartuferie de certains compatriotes ayant spolié la République et qui viennent jouer aux riches légaux (ce qui aiguise l’appétit des honnêtes citoyens à tricher à leur tour). Je déplore la baisse de niveau, l’achat facile et impuni des diplômes pour s’imposer face à ceux qui usent licitement le fond de leur culotte sur des bancs et dans de longues études pour décrocher un parchemin. Au Tchad il règne l’injustice et c’est une injustice de grande ampleur.
Par Luidor NONO - 03/10/2011
Source: Journal du Tchad.